lundi 10 juillet 2017

Digression : D'Humeur Jalouse, L'Artisan Parfumeur.




Macaron poivron piment



             
                      Le joli moment passé auprès de l'Humeur rêveuse me donne une folle envie de poursuivre l'exploration des Sautes d'Humeur. Jusqu'à présent Olivia Giacobetti a régalé mon nez et mes sens, sans fausse note. C'est d'ailleurs assez extraordinaire : un coffret de cinq frangrances et déjà trois me plaisent... L'Humeur à Rien me mettrait même presque à genoux devant sa poésie si particulière.
                     Alors comme je suis pleine d'a priori sur celle A Rire et que je ne veux pas rompre l'enchaînement délicieux, je me tourne vers la Jalouse, impatiente de découvrir si le plaisir sera au rendez vous ou non. Car tout comme la Rêveuse, elle m'est totalement passée au dessus de la tête lors de sa sortie en 1998. Aucun souvenir pour éveiller mes fantasmes : je peux commencer à déguster le jus sans autre idée que celle offerte par les quelques mots du livret accompagnant le coffret (je ne le lisais pas pour les précédentes).



D'Humeur jalouse : " Un parfum vert. Vert de jalousie. Vert comme une plante vénéneuse. Amer comme un poison. Celui qui empoisonne le sang de la jalousie, celui qu'elle rêve de faire boire à ses rivales, réelles ou imaginaires. Suave comme l'amande du noyau de l'abricot : amande cyanurée, mais si délicieuse dans la confiture qu'on n'y résiste pas...
   Une bonne raison de le porter : il contient le poison et son antidote. L'amer qui éloigne et le suave qui retient. Deux notes contradictoires vibrant dans ce parfum comme l'amour et la haine dans le cœur de la jalouse. "
Extrait du livret.


                  ... Et ces quelques mots donnent une vision plutôt bonne du parfum. Oui c'est sans doute un minimum syndical, mais ce n'est pas toujours le cas dans ce genre d'essai poético publicitaire qui ne tente que de nous vendre un paysage de carte postale idéal. Si l'on ôte ici le côté sentiment, on retrouve tout à fait l'armature du jus et la façon dont il mène sa vie. Et c'est une vie haute en couleur, toute en contraste de vert, de rouge et de mauve.

                  Immédiatement le nez se trouve au cœur d'une étreinte brutale : une verdeur très crue, potagère, encercle une amande fraîche et toxique, très fusante et tranchante. Pas une amande gourmande mais bien celle, amère, dont la liqueur dégouline du noyau broyé. Elle me fait peur : vais je finir nez à nez avec un marmot prêt à se gâter les dents dans les confiseries ? Non. Elle est vite rabattue et assignée à une autre tâche : en sommeil, elle plane, laiteuse, faisant passer l’ivresse pour du confort.
                  Alors se révèle une armada végétale assez tonitruante, traversant potager et verger. Tout d'abord une sorte de citron vert éclabousse l'ensemble pour attirer notre attention et offrir la curiosité d'un céleri, avec sa réglisse terreuse, laissant planer une fausse impression fumée. Puis une feuille de tomate puissante se déchire. Une explosion : du safran, du piment, du poivron vert. C'est terriblement vert. Le vert de l'herbe écrabouillée, amer et persistant dans l'arrière gorge. Passerais-je près d'un muguet sans m'en rendre compte ? Je préfère fantasmer sur une jeune jacinthe qui cache son nom...
                   Il se pose rapidement et laisse vivre la planche en bois blond qui a servi à découper les légumes. Un boisé doux aux mines de cèdres caressantes. Le céleri semble vouloir se transformer et se poudrer. Pour l'instant il observe, au milieu des graines de piment, du paprika et du petit poivre, l'arrivée de fruits : rhubarbe et coing. L'une dégorge déjà une acidité à peine sucrée, l'autre, tout juste débité, hésite entre rondeur et rugosité. Plus tard, ils cuiront, à peine, sous une pincé de cassonade.
                  L'amande reste fraîche et n'a plus aucune trace de cyanure. Après les légumes et les fruits elle tourne son regard vers les fleurs... Si peu évidentes que je semble les rêver. Un rhizome se dessine alors et prend racine. Si proche de Paprika Brasil ! L'amertume et le poudré s'apprivoise. Le règne végétal et humide laisse place à l’assèchement et l'on bascule vers un aspect plus rêche et crayeux. Le Poivron devient piment séché et ne quitte plus le bois. L'iris jette un œil furtif vers une rose fantôme, puis vers une violette piquée sur un long haricot extra fin. Unicorn Spell n'est pas si loin. Mais il les ignore, de peur d'être démasqué à cause de ces trop habituelles compagnes. Il semble bien plus intéressé par les restes du céleri...
                  Doucement l'énergie retombe et les protagonistes s'alanguissent sur un coussin plus tendre et poliment musqué. Mais ils gardent cette étincelle particulière. Entre âcreté végétale à peine fumée d'encens et crépitement ténu de fruits croquants, la racine séchée et pulvérisée garde son maintien, une capucine dans les cheveux, fière jusqu'au dernier souffle.

                  Cette humeur m'a rappelé des parfums que j'aime énormément (elle leur est antérieure) et m'a laissée assister à une sorte de frénésie au cœur des préparatifs d'un banquet en l'honneur du printemps. Cette profusion verte et amère, radicale, si bien balancée est un délice. J'ai envie d'y plonger à pleines mains. Je suis dans le potager, les ongles remplies de terre et les mains pleines de trésors juteux. Une fin d’après midi tiède et pétillante, lumineuse. Du jardin à la cuisine, je joue à l'alchimie culinaire : tout se transforme, ingrédient après ingrédient. Et lorsque cela se calme, il reste l'odeur de la personne avec la trace des végétaux impossible à effacer totalement. La cohabitation avec des fards rugueux d'un autre age peut commencer.



   Margarethe Maillart, ENS de lyon


                 

                 
                   
                   



samedi 8 juillet 2017

Digression : D'Humeur Rêveuse, L' Artisan Parfumeur




Fotolia

           

                Je n'ai aucun souvenir de cette Humeur ci... De la sortie du coffret en 1998 ma mémoire  n'a gardé que la Massacrante et celle A Rien.  Humeur rêveuse n'étant sans doute pas assez marquante ou dans mes goûts. Pourtant en 2005 j'ai craqué immédiatement pour Extrait de Songe... Quel rapport ? Et bien Humeur Rêveuse et Extrait de Songe sont, créés tous deux par d'Olivia Giacobetti, les mêmes parfums. Le joli nom de ce dernier sonnant comme un rappel après sept années de discontinuation. Je pourrais sans doute trouver des différences, à vrai dire j'en trouve un peu. Tout comme j'en ai trouvé à l'époque entre Extrait de songe et L'Eté en Douce (ce dernier nom n'étant que le résultat d'un différent avec la maison Goutal autour de son parfum Songe, qui, olfactivement, n'a d'ailleurs rien à voir. ). Mais est ce du à mon imagination, au vieillissement des jus ou à un réel remaniement ? Je ne saurais le dire. Une chose est certaine il ne s'agit pas de déclinaisons ou d'inspirations mais bel et bien d'une même partition tout au plus jouée par différents musiciens.


              D'Humeur rêveuse : " Un parfum Bleu. Comme l'infini où s'égare les rêveries. Moelleux comme le lit aux draps métis fraîchement lavés et séchés au soleil. Où l'on s'abandonne à la somnolence de la sieste, l'esprit vagabondant entre veille et sommeil. Tendre comme la brise agitant mollement le rideau de lin blanc et apportant dans la chambre obscure les parfums de campagne. Frais comme un verre d'eau de fleur d'oranger posé tout près de l'oreiller.
    Une bonne raison de le porter : faire, pour une fois, l'éloge de la paresse, et ne pas se laisser tout à fait réveiller par l'agitation alentour. "
Extrait du livret accompagnant le coffret.

            Un fût de bière oublié sous l'ombre d'un tilleul, au pied d'un muret de pierre fraîche. La curiosité pousse à ouvrir le tonneau, le nez juste au dessus de la trappe... Voilà la première impression à la vaporisation d'Humeur rêveuse : une bouffée aldéhydée emplie de tilleul et de levure, le cul de bois patinée et très doux. A peine échappées, les vapeurs se dispersent et laissent flotter dans l'atmosphère des particules plus subtiles et changeantes. Plus douces.
                On aperçoit alors un bouquet de roses, vineuses et un peu grasses. Mais elles ne font que flotter, comme une trace attachée aux lieux, pas de majesté ici. Tout au long de l'évolution elles jouent sur un faux cosmétique, des accompagnatrices de l'ombre. La véritable majesté reste le tilleul. Les fleurs à point, miellées et transpirant une toxicité plastique. D'ailleurs elles appellent le lilas, comme une préfigure d'En Passant  (qui sortira en 2000). Un lilas qui aurait copulé avec une glycine et qui s’emmêlerait dans un immense tilleul, fleurs jaunes et grappes mauves dans un subtil équilibre. A coté de cette danse, piqués entre pierre et chaume, se dressent des iris, accrochant l'eau et la craie.                
                 Il y a au milieu de ce bouquet un twist fruité. Pas un fruit mûr, solaire ou sucré. Plutôt une idée de peau de pomme, odorante et végétale.
                L'amertume céréalière ne quitte pas le tableau. On évolue dans une tiédeur fermentée.  Il se glisse même une esquisse de tabac ultra blond, une feuille enveloppante très fine et transparente mais qui garde la douceur d'un soleil rasant. De l'herbe séchée qui resterait duveteuse poudre l'ensemble.
                Je me sens bien dans cette humeur. Entre rêverie et griserie. L'étourdissement du départ se fait de plus en plus délicat. La bière au tilleul, brute et acre, se réchauffe. Après la vivacité du fruit et la rondeur du cosmétique elle met l'accent sur une patine plus boisée sans pour autant devenir boisé : c'est le tronc du tilleul qui chauffe au soleil, le fond de la cuve qui apparaît après désaltération. J'y apercevrais presque le fantôme blanc d'un encens zen, son empreinte fumée imperceptible. (Olivia Giacobette chez Iunx...)
                 Finalement il a quelque chose de sensuel. Pas une sensualité qui appelle franchement la sexualité ou la séduction. Non. Celle qui éveille les sens, celle de la peau heureuse. La facette levure/bière résonne comme l'écho de cette peau ouverte au plaisir. Plénitude et contentement sont tout proches. Ce parfum n'est pas innocent.




               
Tilleul "sully", Veilly

         

             

P.S : En considérant qu'ils sont jumeaux, j'ai souvent lu à propos de L'Eté en Douce qu'il était un parfum doux (voire même "doudou", l'insulte crétinisante ultime en ce qui me concerne.) et réconfortant. Propre et enfantin aussi. Si j'arrive à comprendre le ressenti de cette dimension je n'arrive en revanche absolument à comprendre comment on peut passer à coté de tout ce pan gorgé de sensualité. Un édredon ou un enfant qui sent la bière, ce n'est pas vraiment lisse. Admettons juste que je parle de L’Été en Douce à sa sortie et qu'il a du être reformulé depuis...
             
             
             


         

samedi 1 juillet 2017

Olfactorama 2017 : Éventail parfumé



Eventail Sylvain Le Guen. Photo Stephen Jackson





               Depuis quelques jours L'Olfactorama dévoile les noms des parfums qu'il a sélectionnés tout au long de l'année 2016. Entre mainstream et niche, "junk smell" et "über arty", tout y passe avec comme seule contrainte : la beauté du jus.
               Personnellement ces derniers temps, depuis longtemps, j'ai l'impression de n'avoir quasiment rien senti. Manque de temps, d'envie... Ou peut être simplement manque d'enthousiasme face à des sorties qui ne m'ont vraiment pas excitée. A peine senti, déjà disparu de ma mémoire. Mais peu importe j'ai eu droit à ma session de rattrapage grâce à la dégustation à l'aveugle proposée par L'Olfactorama !
             Cette année j'ai reconnu au mieux trois jus, et encore je risque de mentir. Pourtant en découvrant les noms force est de constater que j'avais déjà bel et bien mis une narine sur au moins plus de la moitié...

              Alors voilà : parmi cette sélection il y a eu des horreurs laissant jaillir un "Pourquoi tant de haine ??? Il faut arrêter là !!!". Les goûts, les couleurs, blablabla, je sais bien... Mais qui peut bien vouloir sentir le Flanby oublié dans un taxi sous un sapin désodorisant ??? Personne de sain d'esprit en tout cas. Puis il y a eu aussi des choses qui m'ont intriguées, flirtant avec des ressemblances ou des accords étranges. Mais malheureusement cette fois ci je n'ai  pas eu ce cri du coeur, "Ho Putain", qui témoigne chez moi d'un réel émerveillement face à la beauté d'un parfum.
             En fait j'ai souvent eu l'impression d'être dans une soirée à thème "Pressing". Si je reprends mes notes je vois :
Chez les Virtuoses  : " Pressing sale pour sirop aux fruits tournés... Reste une chemise rose tout droit sortie du pressing" (oui dans mes notes je me répète)
Du coté de l'Emotion : " Robe à paillette corail passée au pressing"
Le Masculin me présente : "un vieux beau qui tente de se faire repasser au pressing"
Les Féminins se disputent avec : "Voiture à la fraise ou pressing à la fraise ? "  face à "crème caramel dans auto tampon = la Pépette au pressing".  J'ai aussi eu un petit "Jardinet froissé à thème pressing champêtre", celui ci est tout de même noté comme plutôt joli !

 ... Et là, remarquant que les femmes se trouvent envoyées au pressing si souvent, j'ai envie de vous inviter à lire si vous la trouvez la chronique de Nicolas Bedos "Parfums de femmes" dans le Elle du 22 novembre 2013...


          Mais dans cette sélection il y avait aussi un parfum sur lequel je lorgnais depuis un moment. Je le testais régulièrement, sur touche, sur peau. Je n'arrivais pas à départager la part qui me freinait le plus : son prix ou son odeur. Et ce parfum, à l'aveugle je ne l'ai pas reconnu. Des mois le nez dessus à tergiverser et là rien de rien à l'aveugle ! Ce que j'ai noté sur lui ? "Frais et si gentil... Senti 1000 fois. Agréable".  Je me tâte depuis des mois à sortir plus de 90€ pour du gentil commun agréable... Comme il est bon de se faire remettre les idées en place. Très énervée je fus, et au fond de moi je soupçonne encore la trace d'une envie de l'avoir.

          Au milieu de tout cela, ce qui m'a réellement marqué cette fois ci plus que les précédentes année, fut le choix à faire dans la catégorie Virtuose. J'arrive assez bien à faire la part des choses (un peu comme un fast food face à un burger maison ) et jusqu'à présent mes "virtuoses" n'étaient jamais trop éloignés de mes goûts. Mais là, la qualité m'a attaquée du coté d'une note que je déteste. Je me suis retrouvée face à un parfum que je ne porterai jamais et qui m'énerverait sérieusement si je devais le côtoyer ne serait ce que quelques minutes... Et pourtant il est fascinant. Tout son déroulé est absolument incroyable : il se joue des interprétations, il semble déguiser ses véritables aspirations, il transpire une personnalité trouble sous des atours... Mièvres ? Ingénus ?

       
         Finalement ce que je retiens de ces propositions c'est que je dois remercier infiniment L'Olfactorama pour deux raisons : tout d'abord pour l'économie de mes saints deniers dans un parfum que je n'ai même pas reconnu ! Mais surtout pour une envie étrange...  Celle d'écrire, pour la première fois, tout un article sur un parfum que je n'aime pas mais que je trouve tellement intéressant.

       Et puis cette année ce qui a provoqué un réel petit coup de cœur est... Une bougie ! Preuve que le parfum peut faire des merveilles sous toutes ses formes et ça, c'est tout simplement un pur délice.



Candelier, Takeshi Miyakawa. 






samedi 14 janvier 2017

Digression : D' Humeur Massacrante, L' Artisan Parfumeur



Tatouage


         Lorsque j'ai eu le coffret entre les mains c'est elle que j'ai dégainée en premier. Je pensais qu'elle était celle qui m'avait le plus déconcertée à l'époque de la sortie, en 1998, des Sautes d'Humeur . Mais en fait non. D'Humeur à Rien m'avait déconcertée. D'Humeur Massacrante elle, m'avait plu.

        En la sentant à nouveau j'ai été réellement troublée : une impression terriblement familière m'a littéralement envahie. Pourtant il était impossible que ce parfum fasse parti de mon chemin olfactif puisque je ne l'avais jamais porté ni même "approfondi". J'ai alors à nouveau pensé à Passage d'Enfer mais ce n'était pas cela... Le travail d'Olivia Giacobetti à travers Iunx encore une fois peut être ? Ether, L' Eau Sento... Non plus. Bordel, ça sent un truc que je connais, que je porte !!! Je tourne en rond, en bourrique, une idée fixe, un casse tête.
        Balayage du regard vers l'amas de vapos trônant sur la table de nuit. Focus. Déclic. Voilà ! C'est celui ci ! Je peux enfin jouer au lion tranquillement, j'ai trouvé ce qui m'était si familier et je suis plus qu'étonnée. D'ailleurs j'aurais peut être dû m'abstenir de poser le nez sur ce fait, car je commence à avoir du mal à dissocier les deux parfums. Il s'opère une sorte de mise en parallèle incontrôlable dès que je respire cette humeur. Je ne suis que points communs et oppositions, toute en échos.


                                                                               D' Humeur Massacrante

" Un parfum rouge. Comme voir rouge. Brûlant comme le feu. Énervant comme trop de café. Piquant comme la moutarde qui monte au nez. Soufré comme l'allumette qui craque. Et la flamme qui part dans un éclair... Comme une colère !
    Une bonne raison de le porter : le vaporiser, c'est comme casser une pile d'assiettes. Une façon d'exprimer sa colère et en même temps de s'en libérer. Une colère qui s'envole en particules odorantes, c'est tellement léger à porter ! "
Extrait du livret accompagnant le coffret.

         L'ouverture, sans noirceur pour autant, est plus sombre et compacte que celle de son parfum frère qui ne me sort pas du nez. Si le frère offre la fausse limpidité d'une couture de foin nimbé de maté, cette Humeur Massacrante elle se trouble d'alcool suave :

        C'est une valse entre poudre épicée et vieille liqueur aux plantes. Clou de girofle, cannelle et mélisse, une idée de Becherovka dans l’atmosphère. Un zeste amer ? Entre orange et pamplemousse peut être. Un jet lumineux, une tornade au sourire déconcertant. L'encens, bardé d’échardes, roule avec délice dans ces clous, traverse la muscade, froisse la coriandre et atterrit dans un joli poivre grisé qui chatouille le museau.
        Ce n'est pas vraiment sec : on sait le paysage encore imperceptiblement humide. D'une averse brusque et fugace, de celle qui laisse juste le temps à la terre de coller, ici et là, en gouttelettes compactes sa poussière superficielle. Une poussière de terre ocre, pâte de piment légèrement sucré, pas en gourmandise, juste comme un grain de sel exhausteur de gout. Puis tout se broie. La sécheresse reprend ses droits et les matières s'effritent dans l'air, minuscules particules en apesanteur durant quelque instant... Son frère est si proche.
        C'est un brusque coup de vent brûlant qui vient tout coller à la peau. Légèrement fumé, comme à peine torréfié, le cuir très fin s’imprègne de l'encens et des épices. Autour les bois ont chaud eux aussi. Cèdre, santal et vétiver se dressent fièrement, géants face aux poudres rouges.  C'est une route qui s'ouvre, tourbillons poussiéreux et arbres majestueux en lisière. Cette route est la même, peut être juste un autre jour, un autre moment, mais c'est bien celle qu'empreinte son frère en 2006 par la grâce d'Isabelle Doyen pour Les Nez...
         Lorsque la colère retombe (une colère souriante et éprise de liberté s'il en est...) il reste la trace, en transparence, vergeure et pontuseau, de l'encens et du vétiver. Mais ce n'est pas pour autant ténu, le papier vergé tiendrait même plutôt du parchemin légèrement viril. Il quitterait un peu son frère d'ailleurs ici, et saluerait un cousin proche : Tumulte, Lacroix (2005)

        Humeur Massacrante et Let me play the lion sont si proches... Ils sont beaux. Une même histoire avec un autre point de vue. Le Lion attend l'orage, Massacrante l'a essuyé. Je reste plus attachée au Lion et son avidité d'espace, il me parle d'aventure, une pionnière de l'aviation qui pose son coucou sur une piste africaine. Massacrante me fait parcourir la piste à pied, je me sens moins à l'aise, un peu écrasée par la grandeur des arbres...



Arbres, Automne. Achille Emile-Othon Friesz, 1906

                                             

     





dimanche 1 janvier 2017

Digression : D' Humeur à Rien, L' Artisan Parfumeur


Photo : Chrystelle Lance
   


           Lors de la sortie en 1998 du coffret Les Sautes d'Humeur par Olivia Giacobetti pour l'Artisan Parfumeur, mon enthousiasme avait été freiné par le côté "palette" de la chose : 5 parfums c'est bien mais il y a toujours des aimés et des délaissés dans l'histoire. Ainsi voir un flacon chéri diminuer dangereusement alors qu'un autre, dont on se fiche, reste résolument plein est assez frustrant à mon gout ! 15 ml c'est bien peu lorsque l'on aime mais c'est beaucoup trop lorsque l'on déteste. C'est aussi, d'une certaine manière, payer 5 fois le prix d'un seul flacon réellement désiré... J'avais donc renoncé, gardant simplement le joli souvenir de leur existence. 
           Mais le parfum finit toujours par sonner deux fois : une occasion s'est présentée et je les ai enfin aimablement adoptés. Je me souvenais que l'une d'elle en particulier, même si je n'avais plus la moindre idée quant à son "univers olfactif", m'avait interpellée. Je pensais que c'était la Massacrante. Mais non. 
            Une à une j'ai remis mon nez dessus et j'ai retrouvé celle qui m'avait marquée : un véritable bijou à faire pâlir les niches actuelles qui "inventent" des odeurs/concepts plutôt que des parfums en se rêvant modernes et originales. 
            Sans l'ombre d'un hasard c'est donc celle ci qui ouvre le bal du coffret et c'est une folle bourrasque qui me transporte : radicale et fantomatique, d'une poésie sombre et transparente à la fois.

                                                                               D'Humeur à rien :
" Un parfum gris. Comme grise mine et ciel d'automne. Humide comme une maison qu'on ouvre et la bouffée de nostalgie qui vous submerge soudain. Silencieux comme une retraite volontaire à l'écart du monde. Rafraîchissant comme l'église où l'on se glisse un jour de chaleur accablante. Pénétrant comme les vapeurs d'encens qui vous entraînent à la contemplation.
    Une bonne raison de le porter : avoir envie de rester en tête à tête avec soi même, de prolonger encore un peu cette mélancolie qui se laisse apprivoiser et vous rend un rien mystique. "
Extrait du livret accompagnant le coffret.

       
     
         Le pouvoir évocateur de cette humeur est d'une puissance incroyable : cela aurait pu être casse figure et virer à l'exercice de style caricatural, être une grossière image d’Épinal pour jouer dans la cour de l’excentricité. Mais il n'en est rien. La délicatesse d'Olivia donne au jus une étonnante mesure (comme pour nombre de ses encens d'ailleurs : Passage d'enfer, Artisan parfumeur, L'Ether, Iunx, voire L'Eau Sento, chez Iunx également) : on évoque de façon radicale mais sans rien d'inutile. La mise en scène n'est pas théâtrale, les passages obligés sont contournés et surtout il n'est pas question de faux semblants.

         L'ouverture est une aspiration brutale. Un élixir concentré d'eucalyptus camphré en guise de clef sur un autre monde. Les images se bousculent à travers une foret fantasmée entre cèdres et cyprès, le film se déroule à toute vitesse et soudain on y est. Ailleurs. Un lieux fantomatique, comme un souvenir, un rêve de vie antérieure. L'atmosphère est terriblement renfermée, la pierre s'effrite et l'encens cru crisse sous chaque pas. En volutes il s'est incrusté partout : le livre en cuir relié, le crayon taillé au cutter, le bénitier où croupit une eau suintant par magie... C'est du plâtre moisi piquant, de la suie acre incrustée sur les briques de la cheminée négligée, du linge rêche qui ne séchera jamais, des fleurs mortes depuis des éons...  
        D'ailleurs celles ci en se décomposant reviennent à la terre, et là, poussant la trame en dentelle des feuilles décharnées, un champignon pointe, pas celui du gardénia, non, celui des forets où les bactéries font une orgie après la pluie.
         En se posant, le parfum découvre encore quelques pierres couvertes de mousse où semblent vouloir pousser trois clochettes de jacinthes sauvages, un peu plastique, blanches aquatiques, une idée de lys qui n'ose se montrer. Dans un coin on raccroche le long manteau en cuir fumé, raide et froid.
         Les vapeurs anciennes, d'encens et de feux de bois, se dispersent négligemment, elles baissent le son. Des raies argentées transpercent alors le brouillard spectral et troublent la vision. Elle s'estompe. La main s'accroche à la maie encaustiquée pour ne pas quitter les lieux.
          Finalement c'est la peau délicatement poivrée et piquée de quelques échardes qui garde la trace. Les cheveux un peu fumés. La chemise de lin épais qui malgré les copeaux de savon conserve la moisissure du temps. Il suffit alors de plonger son nez au creux de soi pour tout revoir, en douceur.



Photo : Christian Peter







       
     



P.S : Bonne année !